Au programme : F.Bayle, C.Zanesi, deux œuvres hommages au compositeur allemand Karlheinz Stockhausen, une création de J.Guillamat, et une œuvre de M.Mary en première à Nice.

Univers Nerveux (2006) de François Bayle (1)
L’Univers nerveux est à la fois serré et ouvert. C’est un espace de circulation maximale où la sonorité se propose plus qu’elle ne s’impose. De grandes distances sont franchies. L’ardeur et la précipitation de cet univers en hyper-vitesses n’est pas oppressant — phosphorescent plutôt : les sons s’illuminent de leurs mouvements. Un tissu vibratile sous haute tension.
Espace cosmique ou simplement toile d’araignée, peu importe l’image mentale associée, un réseau tendu de lignes de forces en tout cas.
Antenne pour capter des signaux faibles.
Parmi les parasites qui arrivent par paquets, sous pression, une forme accidentée, hésitante, dans la région du sub-grave. (Mais peut-on nommer forme quelque chose d’aussi informe ?)
Pourtant c’est bien elle qui fera « figure » tout au long du morceau, comme question. (Sans réponse).
Et il pourra paraître qu’un moment, la « réception » soit meilleure, l’être plus distinct, comme plus proche, (« mavoi » semble même prononcer la voix, à plusieurs reprises !)
Cette illusion qui dure quelque peu se déchire et se dissipe, noyée dans la myriade des mouvements de la matière même des vibrations bruitées.
Image mirage d’une figure née de la fièvre du mouvement pur, dissoute en lui.
Commande de la Fondation Siemens, créée le 12 Octobre 2007 à Cologne. Projection du son par Iker Gonzalez.
François Bayle est né en 1932 à Tamatave, Madagascar. On peut imputer à une enfance « non occidentale », à une formation musicale plus ou moins nomade et principalement autodidacte, son adaptation naturelle au caractère problématique des musiques expérimentales, surtout dans la situation des années 60, génération dans laquelle il se situe dans ses débuts de compositeur. Responsable du GRM (Groupe de Recherches Musicales) en 1966, d’abord auprès de Pierre Schaeffer (Service de la Recherche de l’ORTF), puis au sein de l’Ina (1975-1997), c’est à travers ces organismes au destin original que François Bayle rassemble et constitue les éléments de son expérience, acquiert et développe ses techniques personnelles d’un métier du son acousmatique. Quittant le GRM en 1997, il installe son propre atelier audionumérique et multiphonique : le Studio Magison où il se consacre désormais complètement à la recherche, l’écriture et la composition.
Les mots de Stockhausen (1995) de Christian Zanesi (3).

avec la voix de Kristine Gallet
Commande de l’Ina-GRM, matériaux puisés dans l’histoire et les sons de la Radio, « Les mots de Stockhausen » est un hommage à ce compositeur majeur du siècle dernier, tel qu’il était dans les années cinquante et tel qu’il s’était épanoui ensuite, comme un grand vin. A l’origine se trouve une interview, une archive (du grec, « arkheion ») que le compositeur a découvert dans cette Tour de Babel qu’est l’Institut National de l’Audiovisuel (Ina). Les mots sont utilisés comme des impulsions, des blocs de titres dynamiques qui colorent le matériau musical avec leur signification. D’une manière générale, il n’y a pas de relation illustrative entre ces deux niveaux, mais plutôt une relation rythmique ou organique signification/son, et seulement quelques mots suffisaient car c’est un pigment fort. Il y a aussi et bien sûr cette voix, douce et puissante, celle d’un homme absolument convaincu de sa mission d’artiste. Une voix légèrement métallique (un autre diable ?) à laquelle est associée une autre voix, féminine celle-ci, comme un complément corporel et essentiel « trouvé dans la nature ». Le résultat musical est une série d’explosions et de motifs rythmiques autour des thèmes principaux : l’art du collage, le désordre social, la question de la composition, l’ordre spirituel.
Projection du son par Léonard Delor.
Ancien étudiant de Guy Maneveau et Marie-Françoise Lacaze (Université de Pau, 1974-1975) puis de Pierre Schaeffer et Guy Reibel (Conservatoire de Paris, 1976-1977), Christian Zanesi a multiplié les expériences, les réalisations et les rencontres depuis son entrée au Groupe de Recherches Musicales de l’Ina en 1977, dont il fut l’un des directeurs artistiques jusqu’en Juin 2015. Il est à l’origine de nombreux projets dans les domaines de la radio, des publications et des manifestations musicales, notamment : le festival PRÉSENCES électronique, l’émission Electromania sur France Musique (avec David Jisse et Christophe Bourseiller) et les coffrets CD consacrés aux compositeurs historiques du GRM. Il a composé de nombreuses pièces électroacoustiques et depuis les années 2000, il a aussi développé une pratique de live music. Ainsi, il a joué avec Christian Fennesz, Rom, Mika Vainio, Edward Perraud, Frederick Galiay, Thierry Balasse, Kasper Toeplitz, David Jisse, Bérangère Maximin et Arnaud Rebotini. (source Artsonores)
Viae, création de Julien Guillamat, créateur du concours Klang! et professeur au Conservatoire Royal de Mons/arts2 en Belgique. Dédiée à Annette Van de Gorne.

Le parcours musical et académique de Julien Guillamat est diversifié : violoncelliste baroque et moderne, musicologue, docteur en composition musicale électroacoustique de l’Université de Birmingham sous la direction de Jonty Harrison. Il est fondateur et directeur de la Maison des arts sonores et du festival Klang! électroacoustique à Montpellier ainsi que de l’Europa Meta Orchestra. Il a été compositeur en résidence à l’Opéra Orchestre National de Montpellier, et invité régulier de grandes institutions de création à travers l’Europe. Il a récemment rejoint l’équipe de Musiques & Recherches à Ohain comme professeur d’interprétation spatialisée sur acousmonium ainsi que de techniques de prise de son au Conservatoire Royal de Mons en Belgique.
Projection du son par le compositeur.
Le sophistiqué son du Dasein (2018) de Mario Mary, professeur à l’académie de musique de Monaco, œuvre primée au concours international de composition électroacoustique Klang! (2019).
Dédié à Alma
https://www.cime-icem.net/work/mario-mary-le-sophistique-son-du-dasein
Le philosophe Martin Heidegger a défini le sujet (l’homme) comme « Dasein » (être-là). L’individu, qui a été amené dans ce monde sans avoir choisi les conditions et le contexte de base pour son existence, prendra progressivement toutes sortes de décisions qui lui permettront de vivre une « vie inauthentique » régie par une routine quotidienne conventionnelle et banale, ou une « vie authentique », où il se pose des questions sur l’être et suit son propre chemin. De toutes les possibilités existantes fournies par « Dasein », une est inévitable : c’est sa propre mort. Malgré le fait inévitable qu’il doive mourir un jour, il décide de faire quelque chose avec sa vie. Bien que ces quelques mots réduisent l’énorme profondeur de certains aspects de la pensée de Heidegger, ils peuvent servir à comprendre l’esprit de la conception de cette composition. Il incarne une approche authentique : il est réalisé à travers des techniques personnelles, enrichies par une orchestration électroacoustique réfléchie et une polyphonie spatiale – deux techniques qui imprègnent mon travail. Dans cette pièce, j’ai mis l’accent sur la qualité des matériaux sonores. C’est l’essence de l’art électroacoustique. Et j’ai également pris un intérêt particulier pour le discours musical qui emmène l’auditeur à travers les différentes parties de la pièce d’une manière fluide.
Commande de l’Ina-GRM, cette œuvre a reçu en 2019 une mention d’honneur au Prix CIME ainsi que le second prix ex æquo au concours international de composition électroacoustique Klang! à Montpellier. Projection du son par Noémie Halter.
Docteur en « Esthétique, Sciences et Technologie des Arts » (Université Paris 8) Mario MARY est actuellement professeur de composition électroacoustique à l’Académie Rainier III de Monaco. Auparavant il a enseigné la composition assistée par ordinateur à l’université Paris 8 et dirigé le cycle de concerts d’informatique musical et dirigé la biennale Rencontres Internationales de Musique Electroacoustiques. Il commence ses études musicales en Argentine, où il a obtenu son diplôme de professeur de composition à l’université nationale de La Plata. En même temps, il a étudié la direction d’orchestre et l’électroacoustique. A partir de 1992, il s’installe en France et poursuit sa formation à Paris au GRM, au Conservatoire de Paris, à l’IRCAM et à l’Université Paris 8. Il a travaillé comme compositeur de recherche à l’IRCAM : AudioSculpt Cross-Synthesis Handbook et traitements AudioSculpt contrôlés par Open Music (interfaces de contrôle graphiques). Enseignant, chercheur et compositeur, Mario MARY a remporté plus de vingt prix de composition instrumentale, électroacoustique et mixte et donné de nombreux cours et conférences à travers le monde. Ses préoccupations esthétiques sont orientées vers une musique qui cherche à générer les signes émergents des tendances esthétiques du nouveau siècle. Depuis les années 90, il développe la technique d’orchestration électroacoustique et le concept de polyphonie de l’espace. (source International Confederation of Electroacoustic Music)
Ces musiques sont interprétées sur l’acousmonium 48 voies du Conservatoire de Nice – Université Côte d’Azur, par les élèves de la classe de composition électroacoustique, qui auront auparavant bénéficié d’une masterclass d’interprétation acousmatique auprès des spécialistes internationaux que sont Julien Guillamat et Mario Mary.

L’acousmonium (4), mot introduit par François Bayle est un orchestre de haut-parleurs, un dispositif de projection du son constitué d’un grand nombre d’enceintes acoustiques, réparties à diverses places et distances du public dans l’auditorium. Depuis le centre de la salle, l’interprète acousmatique contrôle individuellement l’intensité et la « couleur » de sortie de chaque enceinte en temps réel, il spatialise les sons à l’aide de divers dispositifs techniques gestuels.
Comme un film au cinéma, l’œuvre acousmatique, nécessite d’être projetée afin d’être appréciée dans toute sa dimension spatiale et imaginaire. L’immersion dans l’espace de projection plonge l’auditeur au cœur de l’expressivité de l’œuvre, la détaille, la révèle, et enrichit sa perception d’une dimension bien plus vaste que celle offerte par les meilleurs dispositifs hifi domestiques.
A l’instar de la fonction spécifique qu’occupe chaque instrument dans l’orchestre symphonique, le dispositif déploie ici toute une gamme de haut-parleurs aux caractéristiques variées, capables de restituer chacun une palette de couleurs distinctes : du suraigu à l’infra basse, 48 projecteurs de son qui pourront aussi bien soutenir les crescendos ou les effets de masse que donner du contour, de la présence à une écriture détaillée, ou encore discrètement soutenir et arrondir des basses, faire étinceler des aigus, rendre un son creux, renforcer un effet d’éloignement ou de proximité, faire voyager comme par magie de petits sons au ras de nos oreilles…
Une expérience sensorielle unique de l’écoute.
Entrée libre dans la limite des places disponibles
(1) https://electrocd.com/fr/oeuvre/23367-univers-nerveux
